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UN POEME
 
D A M I E R

Faux espaces
Au travers de ces corps
Qui désespérement s'accrochent

Illusion du temps qui passe

A fonds de câles d'îles fantômes
Iles épaves
En dérive
Attirées par les chants meurtriers de sirènes
Et qui s'empalent
Amarres coupées de temps incertains
Sur les dards de leurs sexes stériles

Iles ballotées
Sur crêtes blanches d'écume
Rougies de sang
D'un océan
Bleu
De nuit
De peur
De cris

Rescapées de terre d'Afrique ancestrale
A cheval sur des grains de sable
Emportées au gré des vents tourmentés
Du désert
Et du large
Se trainent des ombres sans soleil
Lambeaux épars
De peaux déchiquetées
De fémurs fracturés
De corps disloqués
Jetés par dessus-bord
Qui s'échouent aux creux des vagues
Désarticulées
Et leurs cris
Aphones
Crèvent les tympans des oreilles sourdes du Monde

Et la terre souffre
Des plaies béantes des racines arrachées de ses fils
Et la terre hurle
A l'unisson des cris des chairs mutilées
Et la terre pleure
Des larmes de sang
Qui coulent
Dans le jour pèrpétuel de paupières arrachées

Babines entrouvertes en un rictus de haine
Découvrant leurs dents
A mordre
Tels chiens
Dans ma chair nocturne
Vomis de la gueule d'immenses pirogues à voiles
Ceux que nous crûmes des Dieux

Ces hommes
Sans noms
Aux visages sans peau
Dissimulant leurs corps
Dissimulant leurs âmes
Qui ne savent pas danser
Qui martèlent la terre de leurs pas guerriers
Piétinant tout sur leur passage
Y laissant les empreintes profondes
Des traces de leurs pieds sans orteils
Ces hommes
Sans femmes
Sans enfants
Et sans lois
Ces hommes
Aux bâtons crâcheurs de tonnerre
Et de feu
A faire peur aux oiseaux
Distributeurs de mort...

Et vous
Femmes aux seins nus
Détonatrices inconscientes de pulsions libérées
En oubli de sperme
Ejaculé dans le désert des vagues
De longue et cruelle abstinence
Vous
Provocantes
Par votre seul être-femme
Femme pubères et frêles
Femme naîves et craintives à la fois
Femmes peureuses
Et pourtant curieuses d'inconnu

Fleurs noires
Etendues sur la grève
Bouches ouvertes
Cris muets
Payant dans votre chair

Ils sont venus
Un soir
Venus d'on ne sait où
Faux Dieux insidieux et avides de vos sexes fragiles
S'abreuvèrent à vos corps
Qui parfois frémissaient
Dans les spasmes de jouissance nouvelle

Des larmes de cristal
Se fondent aux gouttes vermeil de vos corps déchirés
Illuminés de soleil couchant

Et ils ont déjècté
Avec
Ou sans accord
Sur vos robes de nuit leur semence lactifère
Couleur de leurs visages

Et ce nombril qui gonfle
Ridicule appendice
Témoin du réceptacle immonde de vie
Bicolore
Bicéphale
La folie qui s'installe
Et qui gangrène ce corps peu à peu déformé

Ce corps
A la fois mien
A la fois autre

Cette vie qui s'installe et qui palpite en moi
Qui sera quoi ?
Qui sera blanche ?
Qui sera noire ?

Pourtant
Je sais
Qu'au bout de cette nuit séculaire
Peuplée de cauchemars sans fin
Je sais qu'un soir viendra
J'ôterai ma dépouille de zombi
Tout comme le serpent s'extirpant d'écailles étriquées
Et ils tremperont ma défroque
Dans une décoction de piments et d'orties
Qu'importe
Jamais !
Jamais, m'entendez-vous
Ne m'en revêtirai

Un soir
Je sais qu'un soir viendra
Je me revêtirai de vêtements de deuil
Me rendre au chevet de mon île

Déjà
Je sais qu'elle va mourir

Mes traditions
Rescapées de pensées négrocides
Présence de passé
A la fois simple et composé
Emèrgent des tréfonds de mémoires occultées
De mémoires amnésiques

Me restent
Des bribes de gestes de sorciers
Me restent
Mes serpents totémiques
Et jailli des entrailles
De mon ventre à neuf lunes
Le cri-damier
Sauvage
En quête de soleil nouveau

Je me réclame
D'hommes-chiens
D'hommes-sans-tête
Je me réclame
De chevaux-à-trois-pattes
De diablesses aux pieds fourchus
De vieux soukounyans à peaux ôtées
Je me réclame
De fromagers
Sépulcres de nombrils enfouis
Je me réclame
De terre tuée

Ce soir là
La nuit sera profonde
Mes pieds couleur de terre
Danseront
Danseront
Danseront jusqu'au sang de leur plante couleur autre
A la recherche de mes entrailles
Eparpillées
Sur le tambour sonore
Sans voix
A la langue coupée

Je suis couleur terre
Je suis couleur mer
Je suis couleur écume
Je suis couleur basalte
Je suis couleur ciel
Et puis ...

Je suis tout ça !


Poème d'Alain CAPRICE

Alain CAPRICE
KOKOLOKO